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  Société

LES NOMS À COUCHER DEHORS

La petite est bien jolie. Remarquablement jolie, d’ailleurs. Elle a de ces grands yeux qui prennent toute la place dans son visage de porcelaine. Son rire nous rappelle le babil du ruisseau qui s’égaye entre les pierres polies de notre enfance à la campagne. Un vrai petit cœur.
« Comment t’appelles-tu, mon trésor?» lui demandé-je. Devant un charabia qui étonne, c’est la maman qui répond à sa place : « Dis-le à la madame. Je m’appelle Émérentienne Dulude. Dis-lui!». Decepciõn!
Je sourcille à peine. Plus rien ne me surprend. De jolis petits enfants, j’en ai rencontrés qui s’appelaient Clotilde Cloutier, Marjo-Laine Latendresse-Dufort. Clovis Vigneau et même Elvis Pouliot.
Des noms à coucher dehors, j’en ai entendu dans les centaines d’écoles que je visite chaque année. Des noms tirés de romans : Adrien, Émilie, Constance ou Claudine. Bon, ça va si l’enfant est de facture normale. Mais lorsque tu t’appelles Mario Myre ou Guy Guay, t’as intérêt à ne pas être sur le Ritalin, en plus. Lorsqu’on reçoit un nom mémorable, il faut être un ange sinon, on devient indélébile, comme une tache
Chaque année, je lis le spécial Bébés dans un grand quotidien, et c’est mon coup de cœur annuel. Les parents rivalisent d’originalité pour baptiser leur progéniture et ne réfléchissent pas un seul instant sur les conséquences parfois désastreuses de leur choix.. Des bébés naissants qui s’appellent Tancrède Doucet ou Cooper Côté. Il faut le faire! Surtout si on leur a installé un turban pour la photo.
Tabata Poulin-Lebeuf pleure depuis trois ans à l’école parce que chaque fois que l’enseignante a le dos tourné, il y a Jean-François Saucier qui meugle ou hennit dans le coin de la classe. Moquerie d’enfant? Pas si sûr. Faire rire de soi à cause d’un prénom et surtout du mélange inconciliable de deux patronymes, ça peut marquer un enfant pour la vie.
Un jour que je signais des signets (vous voyez?) au Salon du livre de Sherbrooke, une fillette m’a enguirlandée parce que j’ai écrit FRANCESCA. « Tu t’es trompée, je m’appelle FRANCHESCA». Moi qui avais cru à un défaut de langage. Je réécrit le signet : À FRANCHESCA …de FRANCHINE. Sa mère ne l’a pas trouvée drôle.
Les noms à coucher dehors dont on affuble parfois nos enfants pour les différencier de la plèbe peuvent avoir d’étranges répercussions. À moins d’être certain que notre petit trognon devienne un homme de théâtre ou un grand musicien, il faut faire attention à la sonorité surtout s’il a le malheur de provenir de la famille Cauchon, Bureau ou Latrémouille. Ou encore si le pauvre enfant doit porter les patronymes unifiés de maman et de papa, il faut que la magie opère, les Lenoir-Leblanc, Legros-Petit ou Khâlis-Latreille ne représentant pas un jeu de mot facile à assumer.
Les prénoms sont affaire de mode. Les enfants aussi. De nos jours, ils ne sont pas nécessairement discrets et s’ils ont le malheur de porter un prénom qui ne leur convient pas, jamais ne les oubliera-t-on. Je ne serais pas du tout étonnée que dans la prochaine cuvée de bébés 2002, on trouve un petit MOM Cataphard. Ou des centaines de Céline. Mais une chose est sûre, vous ne trouverez aucune Francine. Je ne suis plus à la mode.


Ce texte est protégé par les droits d'auteur et n'engage que l'opinion de Francine Allard.
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