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  Société

LETTRE à ANDRé PRATTE

Votre chronique de ce jour, intitulée Pitié pour Ahmed m’a touchée droit à l’âme. Pour mes lecteurs du Matinternet à qui je destine cette réaction, j’ajouterai que Ahmed est le petit garçon de deux ans qui, avec ses grands yeux noirs et sa vivacité ritalline, réclame asile politique auprès de notre immigration puisque ses parents Mourad Bourouisa et Nadia Seddiki sont menacés d’être retournés en Algérie. Votre chronique me semble éclairée par quelques bons sentiments et tout journaliste qui écrirait son accord avec l’Immigration canadienne ferait bien piètre figure. Vous terminez par une phrase qui représente, selon moi, toute la clef de l’énigme : « Il importe que tous les demandeurs d’asile soient traités avec humanité et justice, QUE LES CAMÉRAS SOIENT LÀ OU PAS.»

Pourquoi j’accroche à cette phrase principale? Parce qu’elle me replonge au creux de ma propre expérience. Vous vous souviendrez, monsieur Pratte, que le 21 mars 1999, un article de La Presse faisait état que «la fille de l’écrivaine Francine Allard est séparée de son mari par Immigration Canada». Jour cruel pour notre famille, s’il en un.

J’avais moi, décidé d’appeler les caméras sur notre affaire. En fait, lorsque nous avons appris que Simohamed, notre gendre marocain depuis trois ans, avait été arraché à notre fille (il n’y a pas d’autre mot) pour être mené à la prison de Laval sans avocat, sans étiquette autre que «indésirable», j’ai tout de suite fait «venir les caméras», terme large pour expliquer que j’ai brassé mes contacts politiques et journalistiques. J’ai aussi écrit une lettre à la Ministre de l’époque Lucienne Robillard intitulée : On a volé l’amour de ma fille, que j’ai aussi fait parvenir aux médias écrits. Résultat? À trop pavoiser on risque d’irriter les agents d’immigration. Voilà ce qui nous est arrivé. Nous avons choqué l’agent qui s’occupait du cas de notre Simo. Nous lui avons dit qu’il n’était pas compétent et que nous en appelions à plus haut que lui. Que nous n’avions pas confiance. Nous avons cru que le fait de publiciser notre peine, allait faire bouger les choses en notre faveur. Hélas nous nous sommes amèrement trompés! Le 21 mars 1999, jour où a paru l’article de La Presse, Simo s’envolait sur Royal Air Maroc …et n’est plus jamais revenu.

Après le départ de notre gendre, nous sommes allés en cour d’appel le 14 mars 2001 soit deux ans après le départ forcé de Simo. La juge qui nous a reçus ne semblait pas nous croire, mon conjoint, ma fille et moi, que ce mariage était réel. Elle avait devant elle un dossier qui accusait Simo de faire partie d’un groupe de Marocains terroristes arrivés en 1997 sur le même vol que lui. Ce groupe de Marocains composé de gars et de filles entrés illégalement au Canada avaient pris la poudre d’escampette mais personne n’avait pris en considération que Simohamed lui, était resté à Montréal, qu’il allait sur Saint-Antoine à tous les mois avec sa femme, qu’il était toujours présent chaque fois qu’on l’a fait mander.

Son dossier portait le sceau rouge de la trahison et personne n’est allé chercher s’il n’y avait pas erreur sur la personne.

Or, il y avait erreur sur la personne. Ce fameux 14 mars 2001, l’avocat de l’immigration est venu dire à ma fille éplorée, qu’elle n’avait rien à craindre, qu’il allait recommander à madame la juge que Simo soit accepté comme immigrant reçu. Il a effectivement fait cette recommandation et il a ajouté : « J’étais responsable de l’enquête sur ce groupe de Marocains venus au Canada dans l’illégalité et je puis vous assurer, madame la Juge, que Simohamed A. n’en faisait aucunement partie. C’est un hasard qu’il ait été sur le même vol en provenance de Casablanca. Nous désirons nous excuser auprès de sa femme.» Voilà ce qu’il a dit l’avocat de l’Immigration.

La juge a remercié tout le monde, et alors qu’elle avait le pouvoir de se prononcer illico, madame a choisi d’envoyer sa réponse par la poste et notre fille a reçu la réponse d’Immigration Canada en août 2001, c’est à dire, presque six mois après le jour de la «comparution» du cas de Simo.

Il se passe des tas de choses en six mois dans la vie d’une jeune fille de 24 ans, monsieur Pratte. En juin 2001, après avoir attendu deux ans et 3 mois, elle avait eu le temps d’écrire à Simo et de lui dire qu’elle ne pouvait plus attendre, malgré la peine qu’elle éprouvait. Il lui a accordé le divorce au bout de quelque temps, malgré le fait que notre bon pays avait finalement consenti à ce qu’il revienne. Il était trop tard.

Je vous raconte tout ca, monsieur Pratte, parce que je suis désormais persuadée que si j’avais cloué mon bec, si je n’avais pas écrit cette lettre à Mme Robillard, Simo serait encore parmi nous. Nous n’aurions pas été victimes de l’effet pervers de «la présence des caméras».

Mourad et Nadia sont hébergés dans une église actuellement. Changement de propos : saviez-vous, monsieur Pratte que le curé de la paroisse de Saint-Eustache a pris un logement à Montréal, préférant ne pas habiter l’immense presbytère, POUR NE PAS ÊTRE ACHALÉ (sic) par ses paroissiens? Ne trouvez-vous pas qu’il y a là sujet de plusieurs chroniques? Les curés se sauvent pour ne pas avoir de troubles! Vraiment!


Ce texte est protégé par les droits d'auteur et n'engage que l'opinion de Francine Allard.
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