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  Littérature

MARCHER DANS LA RUE OU VOLER DE SES PROPRES AILES?

Ce matin, dans La Presse, rien sur les revendications des écrivains dans la rue devant Radio-Canada. Peut-être demain. Je sais pourquoi moi, je ne suis pas allée faire le pied de grue (si le pied de dinde existait, ce serait mon pied) devant Radio-Canada pour la sensibiliser à offrir davantage d’émissions littéraires à la télévision. Je ne crois pas que ces émissions littéraires feront connaître davantage les écrivains. Nous avons l’expérience de ce genre d’émissions. On y invitait des écrivains européens d’Europe, des écrivains européens du Québec (mon dieu, ne pas me parizeautiser!), des artistes de la télévision ayant écrit un ou quelques livres et évidemment, les écrivains québécois qui ont de la parlure. Pour ceux qui ont choisi l’écriture justement parce qu’ils entretiennent une certaine gêne ou qui ne s’expriment pas verbalement avec fluidité, dommage! On ne les invitait pas.

Lorsque j’étais présidente de l’Association des écrivains québécois pour la jeunesse, j’ai tenté par tous les moyens, jusqu’à ma perte, de conscientiser les membres des divers conseils d’administration sur l’importance de glamouriser les apparitions des écrivains. Un exemple ? Au salon du livre de Montréal, pour la remise du prix Cécile-Gagnon, j’avais invité Claude Léveillée à lire un extrait de l’œuvre gagnante et je l’avais prié de remettre le premier prix. Alors que d’habitude, les sièges étaient occupés par quelques éditeurs et membres des familles des auteurs de la relève, cette fois-là, pour voir M. Léveillée, on se bousculait dans les pourtours de la scène. Effet d’entraînement. On y a également remarqué ces trois jeunes auteures de la relève qui se sont illustrées.
Ceci pour dire que la littérature doit s’ouvrir et faire du racolage. Oui, hélas!

Jadis, j’avais aussi proposé un gala télévisé pour lequel j’avais obtenu l’assentiment enthousiaste de l’ANEL, l’UNEQ, le Conseil des arts du Canada (deux représentants sont venus d’Ottawa), le Conseil des arts et des lettres du Québec, l’ASTED, l’AEQJ et le CACUM (ancien conseil des arts de Montréal). Tous avaient été séduits par la formule : être proche du public en embauchant un artiste populaire pour animer l’événement. Guy Latraverse nous avait alors proposé Daniel Lemire, un grand lecteur, paraît-il. Et moi, j’avais lancé l’idée d’un délicieux tango dansé par Jean-Claude Germain et Francine Ruel. Et nous tenions tous à ce que la partie entertainment soit assurée par des écrivains. Il y en a tant qui peuvent chanter, danser ou lire des textes.
Le gala ODYSSÉE est arrivé sans moi. Ampoulé. Littéraire. Prétentieux. Puis il a disparu.

Je dois dire d’abord que 70 écrivains (Radio-Canada parlait d’auteurs) dans la rue, ce n’est pas beaucoup sur 1149 membres. La fréquence avec laquelle tous les membres de l’UNEQ lancent qu’ils sont écrivains fait en sorte que nous avons du mal à être pris au sérieux par les médias. Quand donc aurons-nous la force morale et le courage de n’admettre dans cette association d’écrivains que des écrivains? Débat moult fois assassiné à cause du pouvoir du grand nombre qui assure à l’UNEQ un budget fort enviable. Si on admet tous les auteurs dans notre confrérie, on doit vivre avec.

Maintenant, des propositions et quelques pistes de solutions.
• Identifier clairement les écrivains.
• Répertorier ceux qui, dans les faits, ont la capacité d’animer, de lire à voix haute, de chanter, de s’exprimer. Pour cela, il faut nommer une brigade de l’UNEQ qui assistera aux lancements, aux spectacles annoncés, aux festivals, même ceux indépendants de l’UNEQ. Brigade qui agira comme des chercheurs de têtes.
• Nommer un agent artistique. Cette personne a des contacts avec la télévision et la radio. Elle inscrit les écrivains à des quiz télévisés, à des émissions de radio thématiques, à des talk shows. Exemple? Qui l’eût cru, animée par Patrice l’Écuyer. Si cette émission peut recevoir le plongeur Alexandre Despaties, elle pourrait recevoir un écrivain par semaine, non? Si Marie-France Bazzo parle de cuisine du Temps des Fêtes, elle invite Chrystine Brouillet. Bonne idée. Posons-nous les questions suivantes : Mme Brouillet n’a-t-elle pas connu plus de notoriété par ses nombreuses apparitions à L’Été, c’est péché que par uniquement ses livres? Gilles Archambault, par ses chroniques du jazz? Claude Jasmin par ses téléromans populaires à la télévision? Un écrivain qui, en plus, serait oenophile, ne pourrait-il pas aller jaser vin avec Chartier à la télévision?
• Il faut populariser les écrivains. Et durant la semaine de la littérature orchestrée par l’UNEQ, envahissons les quiz, les talk-shows, les nouvelles du soir (tiens, le roi Bruno à la barre du Téléjournal ne ferait ni mieux ni pire que Gilles Gougeon, lui-même membre de l’UNEQ).
• Descendons de notre piédestal. Il faut que les écrivains desserrent les fesses. Foin de cette horde de prétentieux qui laissent sous-entendre qu’ils font partie d’un groupe à part. Les intello-scribouilleurs qui mâchent tant leurs mots qu’on préfère manger ses chips dans la cuisine que devant la télé! Soyons prêts pour jouer à Sauve qui peut! Naïm Kattan pour caller des bingos! Gilles Archambault pour présenter les membres du prochain Star Académie! Jacques Folch-Ribas à la soirée des grosses quilles! Vous savez bien que je blague. Mais le fond de ma pensée sera saisie. L’écrivain doit se glisser dans les méandres de la vie quotidienne. Il doit aller rencontrer ses lecteurs. Il doit accepter d’être écrivain public comme le furent jadis les Dumas, les Verne ou les Balzac (Lire L’empire rouge sang de Denis Côté). Rappelez-vous la médiatisation de l’écrivain (appelons-le Yoland) qui fut accusé de violence conjugale. Avait-on seulement remarqué qu’il était là avant cette affaire? J’ai alors offert à mon mari de lui servir quelques baffes pour qu’il aille s’en plaindre à la police, afin de me faire connaître davantage. La Toutoune en furie! aurait titré Le Devoir. Je blague encore, vous le savez bien.
• Radio-Canada fait une guignolée à chaque année. Pourquoi l’UNEQ ne s’y associe-t-elle pas pour amasser des livres pour les enfants nécessiteux? Profiter du micro que la radio lui offre? Faire participer une horde d’écrivains en les postant sur le coin des artères principales.
• L’UNEQ pourrait organiser un téléthon ou audiothon à chaque année avec des invités écrivains pour les faire connaître. S’associer à une cause qui touche le public. La bibliothèque Jeanne-Cypihot. pour non-voyants (qui fournit des ordinateurs lisant le BRAILLE) est un bel exemple.
Loufoque? C’est peut-être plus efficace que 70 écrivains (auteurs?) arpentant la rue devant Radio-Canada.
Au lieu d’agir en pauvres victimes, offrons-nous un agent artistique efficace qui trouvera des moyens originaux pour faire connaître les écrivains. Vous me direz qu’il y a tant de nos membres qui ne sont pas télévisuels et qui ont choisi l’écriture pour s’exprimer. Soit. C’est une chance à prendre.

Une chose est certaine. Quand je glisse que je suis écrivaine, on me demande toujours « Avez-vous publié?». J’ajoute : « Quand un type vous dit qu’il est plombier, lui demandez-vous s’il a déjà réparé un tuyau?». On me répond presque toujours : « Il y a tant de gens qui disent qu’ils sont écrivains et qui n’ont jamais publié chez un éditeur et qui sont membres de l’Union des écrivains!».
À nous d’y voir.

Ainsi donc, je ne vois pas la nécessité de marcher devant Radio-Canada tant que nous ne trouverons pas un moyen de nous populariser nous-mêmes. C’est la grâce que je nous souhaite pour l’année 2004 qui s’annonce.

Francine Allard
Ex-présidente d’honneur du Salon du livre de l’Outaouais
Écrivaine qui a publié plus de 30 ouvrages dans tous les genres
De qui ont dit encore : C’est qui ça?




Ce texte est protégé par les droits d'auteur et n'engage que l'opinion de Francine Allard.
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