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  Littérature

Ô VIE, SUSPENDS TON VOL!

LA VIE SUSPENDUE
Claude Jasmin, Leméac 1994


Je ne saurai être d’accord avec l’auteur (courriel 3 juin 2003): La vie suspendue est du très grand Jasmin.
Ici, on a droit à des petites chroniques hantées par la mort qui a créé dans la vie de l’auteur de grands remous, des vides innommables, des réflexions touchantes. Même si Jasmin a tenté de camoufler les personnages sous des prénoms semblables aux vrais, on ne peut s’empêcher d’apercevoir la réalité qui éclate; on entend le narrateur hurler et on souffre avec lui. Mais si on accepte de se laisser imposer la fiction nécessaire à la lecture de cette œuvre littéraire, si riche en images fortes, on en ressort, je dirais, réfléchissant nous-mêmes sur notre propre existence. Ce qui n’est pas rien.

Nous restons prisonniers, devenus adultes, de ce couple premier de la vie (p.68)

La vie suspendue m’a fait penser à un passage de mon roman Les mains si blanches de Pye Chang (Triptyque 2000) : Les romanciers sont de parfaits menteurs. Ils cachent derrière des personnages fictifs, affirment-ils, les personnes qui ont fait d’eux les écrivains qu’ils sont devenus, bons et surtout mauvais. Utilisant la fiction, les romanciers se mentent à eux-mêmes. (…) Les romanciers peuvent régler leurs comptes en laissant leurs personnages s’égratigner entre eux. (…) Il est très difficile d’être un véritable écrivain quand ta famille te surveille du coin de l’œil. Aux aguets, elle ne désire surtout pas se reconnaître dans tes livres. Alors, je dois moi aussi mentir. L’écrivain qui ne ment pas est détesté par sa famille. Ou alors, il doit constamment rassurer : ce personnage, il te ressemble, mais ce n’est pas vraiment toi. (p.11-12).
Jasmin, lui, écrit : « Je voudrais vieillir en beauté. Je m’y exerce. Je suis déformé par mon
ex-métier d’observateur critique et les actualités me révoltent encore, m’indignent, dit le narrateur.

Il y a, dans La vie suspendue un courage exemplaire de l’écrivain beaucoup plus que le besoin de régler des comptes. L’écriture y est fluide et riche. J’ai apprécié surtout la mort du père, celle de la mère et l’image déchirée (la fille). Que d’évocations, mon dieu! que d’images qui nous aspirent vers le réel, que d’impressions d’avoir vécu ces relations tendues. J’ai, en lisant ce livre, compris pourquoi j’étais résolument attirée par Claude Jasmin. Ce père, le mien, qui mourra sans que je n’aie pu lui dire tout ce qui fricasse entre lui et moi; ma mère de qui j’espérerais qu’elle me dise :« je m’excuse de ne pas avoir su t’aimer»; ce frère, une espèce de Gilles Bédard sans la moindre de ses qualités, mourra sans que j’en éprouve un seul regret… je n’ai pas pu éviter de m’approprier les personnages de La vie suspendue.
«Papa est sur son lit de mort à l’hôpital Jean-Talon, Il ne faut pas qu’il parte. Il y a trop de choses mal réglées entre nous. C’est mai. C’est si beau. Beau comme mai. Et il y a un mourant qui attend, c’est quelqu’un que j’ai toujours appelé papa. (p.50)

Et comme pour se sortir de l’emprise de toutes ces morts, l’auteur ajoute : « On affiche un visage contrit, mais au fond, on a moins de peine que de peur (…) suis pas pressé, les gars!


Cette œuvre est tout de même de celles que l’on regrette quand on est écrivain, je n’en doute pas. Parce que les gens ne peuvent pas comprendre l’écrivain de la famille qui s’abroge tous les droits de juger, d’expliquer, même s’il s’égratigne lui-même au passage. Mais ils doivent accepter. Ou non, mais ils doivent se taire à jamais.
J’ai envié La vie suspendue. J’ai senti que je devrai commencer à me dévoiler davantage et comme le dit Jasmin, refuser désormais de me vautrer dans la fiction qui n’engage que le lecteur.

Il y a dans cette œuvre, comme dans certaines autres que j’ai lues de Jasmin, une vérité redondante, celle de la peur de la pauvreté, de l’insécurité : « Je vais d’abord me sortir de la pauvreté, de l’insécurité, mais ce sera finalement d’habiles et efficaces petits albums pour divertir les amateurs. Je pourrais ensuite me livrer entièrement à la peinture. J’égalerais Riopelle. J’aurais plusieurs ateliers un à Paris, l’autre à New York. Fini de remplir de gouaches des suites de petits carrés à la queue leu leu.» (p.39).

Lire tout Jasmin : que l’aventure est rafraîchissante! Et si envahissante.

Francine Allard
5 juin 2003




Ce texte est protégé par les droits d'auteur et n'engage que l'opinion de Francine Allard.
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