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  Littérature

PLEURE PAS, GERMAINE

PLEURE PAS, GERMAINE
Claude Jasmin, 1965


Chroniques d’une fuite vers le pardon. Voilà comment je nommerais cette œuvre de Jasmin.
Merveilleuse œuvre qui me persuade tellement de l’immensité de cet écrivain.
Gilles Bédard, le narrateur, qui prend du temps à devenir attachant à cause de ses réflexions machistes piquetées de moments de tendresse envers ses enfants, demeure la voix la plus puissante de l’époque des années ’60 de la littérature québécoise. La langue est celle de mon enfance, de mon Verdun natal. Celle de mes parents, celle que j’ai retrouvée avec émotions.

Ce désir de vengeance qui tenaille Gilles Bédard, vengeance qui s’éteindra lorsqu’il acceptera d’entendre la vérité de la bouche même de Michel Garant, est tellement puissante que je me suis mise à souhaiter qu’il l’assouvisse enfin. Ma lecture n’a été interrompue par aucune longueur, aucun passage ennuyeux, Pleure pas Germaine s’est laissé lire comme une révélation. J’ai senti que je venais de connaître un privilège et c’est loin d’être le cas de mes lectures de tous les auteurs québécois.

J’ai noté, tel que je lis un roman et selon mon habitude, des phrases qui m’ont marquée. J’y ai retrouvé Clémence Des Rochers, Yvon Deschamps. « Au fond, les femmes sont dures. On le sait pas assez. Les femmes sont dures (p.14)». «On pense que ça ne pense pas des enfants. Ça pense. Ça vit, ça pleure, ça a des idées.»

Gilles Bédard est comme tous les ouvriers à la petite semaine que j’ai connus durant toute mon enfance. Mais il a quelque chose de troublant. « Un homme qui fait la tortue, qui fait la baleine, un homme qui fait rire ses enfants, il n’y a pas de danger, c’est un bon homme» (Jésus-Christ, p.30). Quant on connaît son désir de vengeance, quand on comprend qu’il entraîne toute sa famille dans une vieille voiture de Montréal à Bonaventure en Gaspésie juste pour se venger du présumé assassin de sa fille Rolande, on y perçoit le pathétisme de la situation. On suit la famille, Germaine et son cream-soda peignant les cheveux de sa petite dernière ; Ronald et son imaginaire débridé et son amour des chiens : Ronald s’attache pas à ses chiens, y doit penser que la terre est remplie de chiens partout et qu’il en trouvera toujours de plus en plus (p.76) ; Murielle qui exploite sa vie de jeune femme jusqu’à martyriser son père à cause du souvenir de Rolande ; Albert et sa bonne volonté et sa passion pour la musique ; et Janine, toujours juchée dans un arbre quelque part. Ces fantômes qui hantent La Petite Patrie, et d’autres œuvres de Jasmin que je n’ai pas lues encore sans doute, me ramènent dans ma propre enfance, je le répète. (passages de la page 111).

« Et l’humilation, c’est l’humiliation. Y a pas plus fier qu’un pauvre, tout le monde sait ça, j’le sais le premier» (p.57).
« Je m’attendris, je m’attendris, ce doit être ça vieillir». (p.58).
« Y a qu’à suivre la route. Ça fait ben des années que je suis la route, toute une route notre existence, pleine de bosses, de trous, une route cahoteuse en démon, un chemin de misère, de vache enragée.»

Gilles Bédard est un personnage puissant à cause de l’énorme contraste qui se crée à mesure que le roman avance. On apprend à l’aimer parce qu’il sait décrire les scènes avec tellement de poésie. De mufle qu’il est au début, il devient un petit chiot qui demande de la tendresse.
Germaine, comme toutes les mères que je connais de l’œuvre de Jasmin, est une femme dévouée et sensible à qui il faut cacher les éléments qui pourraient assombrir son petit bonheur. Lorsqu’on apprend qu’elle savait comment était morte sa fille Rolande, on ne peut s’empêcher d’avoir une pensée tendre pour elle. Comme si elle avait été au fond la plus forte de tous.

« Être un long membre qui a trouvé un corridor de soie, de laine douce, chaude comme un passage secret et me faufiler, me faufiler… que c’est bon, Germaine». (p.72).

Et les derniers mots de Jasmin, nous plongent aussitôt dans une réflexion troublante :
« Nous autres, les cassés, on a pas les moyens de pardonner. Ça fait qu’on oublie… qu’on se retourne, pis on s’en va ailleurs, pis on continue.»

Vraiment, un roman qui restera longtemps gravé dans ma mémoire.

Et surtout ce mot de mon cher Gérald Godin :
« C’était une époque où l’on choisissait un éditeur comme on choisit une carabine. Et les éditeurs choisissaient leurs auteurs ditto (sic dito)».

Je m’en souviendrai.

Francine Allard
5 juin 2003

Notes : Page 12, l’auteur fait un lapsus et appelle son fils Ronald : Roland.
J’ai noté beaucoup d’erreurs orthographiques dans ce roman, preuve que l’éditeur n’avait pas été vigilant (Hexagone).





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