Retour à l'accueil

  Société

SORTIR OU NON DU PLACARD?

Notre société n'accepte pas les débats. Nos dorigeants ne nous en donnent pas l'occasion au cas où un soulèvement populaire endiguerait le flot de leurs prises de position. Nos écoles ne nous forment pas à la harangue. Et la correctitude politique s'est installée comme une grosse chatte rousse sur le canapé de son maître. Et moi, chroniqueuse à la petite semaine, je regarde le monde, étonnée et surtout, isolée dans mes questionnements.
Préambule pour en arriver à la sortie du placard qui est devenue lieu commun au Québec. Je sais que je ne peux pas parler des homosexuels comme des ronfleurs qui dérangent notre sommeil. Ce ne sera pas la première fois. J'ai déjà écrit une série de chroniques portant le titre: Moumoune Power. Je récidive parce qu'encore, la semaine dernière, un jeune de 20 ans est sorti du placard, tellement certain qu'il ferait une sortie remarquée, déambulant sur un tapis rouge sous les applaudissements. Appelons-le comme son roman: Philippe avec un grand H. Je n'ai pas lu le livre mais je me fie à son éditeur qui m'a dit que Philippe avec un grand H (comme dans homosexuel) a mis 5 ans avant de se décider de sortir officiellement de son trou.

Philippe raconte le chemin tortueux sur lequel il a dû avancer, les ris et les jeux des jeunes de sa polyvalente, l'attitude profondément méprisante des professeurs, l'étonnement des filles, et surtout, la douleur de ses parents. J'IMAGINE, parce que je ne l'ai pas lu. Je me suis seulement inquiétée de l'avancement de la cause homosexuelle en 2003. Quoi? La Fierté Gaie n'est pas encore venue à bout de faire accepter les jeunes homosexuels? Encore de nos jours, les étudiants martyrisent ceux qui n'ont pas le goût de l'hétérosexualité dite normale? Il y a encore de nos jours, des livres à écrire sur la sortie du placard? Mais nous avons stagné! Nous n'avons pas avancé d'un iota!
Vous auriez dû voir les médias s'arracher le pauvre gosse parce qu'il a raconté son homosexualité dans un roman pour adolescents. Qu'il a voulu se faire du bien en vomissant sa hargne envers les hétéros qui maudissent les gais encore et encore. Vous auriez dû voir les auteurs de romans fantastiques se tourner les pouces devant la presse silencieuse. Je me suis demandé: pourquoi un jeune homosexuel suscite-t-il autant d'intérêt parmi les journalistes à une époque où je croyais le dossier homosexuel enfin clos? Pourquoi Philippe avec un grand H devenait-il le héros du salon du livre alors que des centaines d'auteurs offraient une littérature de l'imaginaire où l'hétérosexualité est omniprésente et intrinsèque? C'est très grave parce que c'est littéralement un constat d'échec de la cause gaie.
D'abord, pourquoi sortir du placard? Pourquoi avouer son orientation sexuelle avec tambour et trompettes? Un homosexuel ne peut-il pas demeureur tranquillement au fond de son armoire à balai et grignoter sa vie comme une petite souris grise, sans déranger ses proches? Les hétérosexuels sortent-ils, eux, de leur placard dans lequel une quantité énorme est enfermée parce qu'elle est obèse, qu'elle est laide, parce qu'elle est honteusement timide? Combien d'entre nous sont reclus au fond d'un placard parce que la vie n'arrête pas de leur asséner des gifles? Ma question fondamentale: Philippe avec un grand H aurait-il connu autant de succès s'il avait écrit l'histoire d'un jeune obèse?
J'ai connu une dizaine d'homosexuels qui ont un jour décidé d'avouer leur homosexualité comme si le fait de l'être était une affaire d'état. «Maman, papa, je vous annonce que je n'aime pas les filles», «Et bien, petit con, tu t'imagines qu'on ne s'en doutait pas? Et cette langue que tu parles, et ces gars que tu fréquentes,et cette voix que tu empruntes, pensais-tu que ta mère et moi ne le savions pas?» Voilà comment la sortie du placard est hélas accueillie dans la plupart des familles. Maman sanglote et papa ne sait pas ce qu'il a bien pu faire pour que ça arrive.
J'ai parlé à l'éditeur de Philippe avec un grand H. Il ne comprenait pas que je sois choquée qu'un pareil roman suscite un tel engouement à une époque où je croyais l'homosexualité comme un dossier classé. À une époque où être gai n'est plus un accident de parcours. Je n'ai toujours pas compris. J'ai seulement souhaité bonne chance à Philippe. Pas pour les ventes de son roman, non. Mais pour qu'il ne se fasse pas happer par les médias, et qu'il devienne, comme je le fus un jour pour mon livre DÉFENSE ET ILLUSTRATION DE LA TOUTOUNE QUÉBÉCOISE, le dindon de la farce. J'ai souhaité à Philippe qu'il ne souffre pas trop d'être obligé de s'expliquer encore et encore. Il n'a que 20 ans, le pauvre enfant. Et sortir du placard cent fois, mille fois, devant les caméras et les microphones, ça risque de lui faire plus de mal qu'une simple sortie du placard familial, sans bruit. On entrouve la porte doucement et on dit: coucou, j'aime les gars mais ça ne regarde que moi, ça ne se passe que quelques minutes par semaine au fond de ma chambre à coucher. Pour le reste, je suis comme tout le monde.


Ce texte est protégé par les droits d'auteur et n'engage que l'opinion de Francine Allard.
2021 © Francine Allard.com. Tous droits réservés.


Retour en haut