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  Éducation

AFFRES D'UNE éCOLE ANNONCéE

Les affres d’une école annoncée


Francine Allard est écrivaine.



J’ai tant attendu que j’ai fini par exploser. En lisant une lettre d’opinion dans La Presse du 23 mai 2004 signée par un certain Jean Béliveau ─ le grand Béliveau lui-même, peut-être ─ déplorant le manque de respect et d’intérêt des élèves dans les écoles qu’il visite, je me suis levée de ma chaise et j’ai marché vers mon ordinateur. Tant pis, j’allais me fermer la porte de certains éditeurs qui aiment que je visite les écoles (les ventes s’en ressentent); j’allais me fermer aussi la porte des classes des écoles québécoises que je visite pourtant depuis 7 ans.

La situation ne peut plus durer.

Je suis une ex-enseignante et écrivaine et j’écris beaucoup pour les enfants. Je les aime, je les respecte, je les encourage, je les fais rire, bref, mes visites dans les écoles sont très appréciées. Et je sais des tas d’écrivains jeunesse qui affirmeront que ce n’est pas si pire que ça. Certains me répondront en me disant qu’eux, les écoles, y’a pas de problèmes!

J’ai visité près de 200 écoles, dans tous les milieux sociaux, des écoles privées en masse. Plus de 600 classes, donc 600 enseignants et près de 18 000 enfants. J’aime ces visites au cours desquelles je présente mes romans, mais aussi, je leur donne le goût de l’écriture.
Mais voilà, l’éducation est dans un état critique. Je prédis un manque d’enseignants dans quelques années, et on devra fermer les classes quand le prof sera malade. De plus en plus difficile de trouver des suppléants. Et je comprends maintenant pourquoi.

Le manque de respect décrié par Jean Béliveau est devenu chose courante. Mais pas seulement de la part des enfants. Les jeunes enseignants qui vous tutoient; qui vous annoncent que leurs élèves vont prendre leur collation pendant votre rencontre; qui corrigent leurs travaux pendant la visite de l’écrivain; qui ne participent pas au rire collectif, se demandant même pourquoi leurs élèves ont tout à coup autant de plaisir.
Des enseignants qui ne vous adressent pas la parole dans le salon du personnel durant toute l’heure du dîner; qui ne vous offrent pas un café quand vous n’avez pas de monnaie pour la machine; qui ne vous présentent pas à leurs collègues; qui vous forcent à continuer parce qu’il manque cinq minutes à la rencontre; qui oublient d’annoncer votre visite à leur classe; qui ne savent pas votre nom («C’est quoi ton nom, déjà?»); qui ont oublié de demander votre cachet à la commission scolaire; qui n’interviennent pas quand un élève se comporte comme un goujat (au secondaire); qui demandent à leurs élèves de passer en revue votre prestation en y joignant deux points positifs et deux points négatifs alors qu’ils n’ont que 9 ans. Je pourrais en ajouter des vertes et des pas mûres. J’ai même, en avril dernier, reçu une demi-douzaine de courriels d’élèves d’une école secondaire de Mascouche m’offrant si généreusement de «sucer la bite» de quelques-uns d’entre eux. On ajoutait que j’étais laide et grosse, ce qui en somme n’est qu’une demi-vérité : je suis plutôt une jolie toutoune et assez amusante. Dans une école privée de Laprairie, deux enseignantes m’ont remis 56 lettres rédigées par leurs élèves qui, me prévenaient-elles, avaient adoré le roman de Tante Imelda qu’elles leur avaient imposé. Revenue chez moi, 45 des 56 jolies lettres me confiaient avoir trouvé mon roman plate, et une me conseillait de choisir un autre métier qu’écrivain. Tout cela avec de jolis dessins. Et avec la complicité de deux enseignantes majeures et vaccinées.

Intéressés aux écrivains, les enfants du primaire? Pas si sûr que ça!

Mon passage n’est jamais banal pourtant. Les élèves lisent ensuite un ou deux de mes romans, mais leur intérêt pour la littérature est terriblement éphémère. Deux semaines après, ils retombent dans leurs jeux vidéos et il faut encore les obliger à lire. Ce qui me fait dire, après toutes ces années, que la lecture doit être un privilège et non une obligation. Présenter la lecture comme un complément excitant après un travail scolaire. « Si tu réussis à faire 3 pages de maths, tu auras le droit de lire ton roman». Voilà comment il faut présenter la lecture aux enfants. Une joie. Un privilège inouï. Un moment de grâce. Il faut lire Daniel Pennac (Comme un roman) pour comprendre. Et quand je dis cela dans la salle des profs d’une école où il faut faire déjeuner les enfants et qu’il faut les vêtir pour les grands froids, les enseignants me regardent fixement, l’air de me faire croire venue d’une autre planète. J’ai souvent le goût de leur dire : «réglez d’abord les problèmes sociaux qui entravent votre travail, et rappelez-moi plus tard». L’écrivain qui visite une école n’est au fond que le pop corn devant un film plate; la sucette qu’on tend à l’enfant lors de son vaccin annuel, la petite bébelle dans le coffre aux trésors chez le dentiste. La lecture de romans deviendra une passion quand on aura réglé d’abord la paix dans la tête des enfants; quand leurs parents auront cessé de s’entretuer en les prenant en otage; quand les adultes leur auront permis la sérénité si nécessaire à la croissance de l’âme.

Je ne cesse de dire que les enfants n’ont jamais été si près du désespoir. Qu’ils portent sur leurs épaules des fardeaux trop lourds pour eux. Et quand l’adulte qui se tient devant eux n’est pas très poli non plus; qu’il ne lit jamais un livre; qu’il reçoit la visite avec des manières de bougon fini; qu’il est de moins en moins intéressant à écouter, comment demander aux enfants de pratiquer le plus élémentaire des savoir-vivre?

Jugement sévère? Peut-être. Mais comme je n’attends pas que les visites dans les écoles me permettent de payer ma croûte et que je sais que c’est le cas pour plusieurs écrivains (à 325$ la visite, c’est souvent beaucoup plus que ce que rapportent les droits d’auteur), alors je leur cède ma place. Moi, je suis trop exigeante, peut-être. En fait, je donne énormément de moi-même lors de ces visites et j’en attends beaucoup en retour.

Tant que les enfants souffriront, qu’ils ne recevront pas l’encadrement musclé de leurs parents; tant qu’on craindra la discipline sous toutes ses formes de peur de ne pas se faire aimer; tant que les enseignants seront au bord de la crise de nerfs (les pauvres casques bleus), l’écrivaine que je suis restera chez elle à ruminer sa peine et à écrire des livres pleins d’espoir. Et elle chantera des berceuses pour sa petite Béatrice qui n’a pas de papa non plus et que le désespoir guette du coin de l’œil.

Le téléphone sonnera tout de même dès septembre : il y a des enseignants qui ne lisent pas les quotidiens. Mais il y a surtout des enseignants tout aussi réalistes que moi, qui ont encore beaucoup de courage et qui croiront que la visite d’un écrivain peut stimuler leurs troupes à s’intéresser à notre littérature et sans qui, nous n’existerions pas en si grand nombre. Heureusement qu’ils sont là ceux qui se battent pour faire régner le respect et la discipline. Et merci à ces enseignants qui ont su faire.








Ce texte est protégé par les droits d'auteur et n'engage que l'opinion de Francine Allard.
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