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  Littérature

TANT QU'à RéVEILLER LES MORONS

Réponse à Fabienne Larouche qui traitaient les producteurs télé de morons.
Chère Fabienne Larouche
Vous ne me connaissez pas, comme la plupart des Québécois qui ne lisent pas de romans québécois. Mais, lorsque je vous ai aperçue, droite et baveuse à souhait, risquer votre peau et hurler plus fort que les loups, je vous ai enviée comme jamais je n'ai envié quelqu'un.
Je fais aussi partie de ces missionnaires qui, un jour, peuvent aller jusqu'à tout perdre pour faire avancer une cause, pour débusquer les incompétences, pour tabasser les morons, pour conspuer les gouvernements. Mais je n'ai pas comme vous, des tas de contrats à la télévision, des tas de millions à la banque. Je ne connais jamais cette logorrhée de mots qui finissent pas appartenir à des comédiens qui les portent bravement. Je gagne 10% de droits sur chacun de mes livres vendus. Mon salaire ne dépasse jamais 15 000$ par année.
Fabienne, lorsque vous avez lancé votre première flèche, il y a quelques semaines, il m'a semblé que vous avez d'abord parlé du manque de respect des producteurs envers les créateurs avant de vous éterniser sur les millions dépensés sans retenue. Elle est bonne celle-là! Que feriez-vous à la place des écrivains, chère Fabienne, alors que nos éditeurs, qui bien souvent ne connaissent rien à ce métier, nous affirment, à mots couverts bien entendu, qu'ils nous font une grande faveur de nous publier. Ils reçoivent eux aussi des subventions généreuses du Conseil des arts du Canada pour faire des livres. On ne leur demande même pas de faire de bons livres. On ne les punit pas, même s'ils ne font aucune publicité pour vendre un nouveau roman. On ne leur serre pas la ceinture même s'ils publient des merdes. Personne, ni même la ministre de la Culture ne s'inquiète du sort des écrivains.
Nous apportons notre dernière oeuvre chez deux ou trois éditeurs et nous arrivons à sensibiliser le plus généreux. Il prépare le contrat à condition que nous acceptions de changer le titre de notre roman. Puis un méchant réviseur s'installe avec toute sa jalousie d'écrivain déchu et il s'acharne à répandre sur notre manuscrit le contenu de sa Papermate rouge. Un mot pour un autre. Un personnage è développer. Un scène à couper. Le manuscrit est trop long (jamais trop court) ou il manque de tonus. Et il finit par ne plus nous appartenir, aplaventis que nous sommes devenus. Nous nous demandons alors pourquoi ce moron d'éditeur a accepté de nous publier! Puis c'est la douleur du créateur qui survient. C'est le doute qui s'installe avec ses nuits d'insomnie et cette envie irrépressible d'écrire aux principaux intéressés. De dire à la ministre de la Culture, au conseil des arts du Canada: Mes amis, vous êtes inconscients! Cessez de donner des subventions à des éditeurs qui ne font aucune publicité pour les livres qu'ils publient (et ici, Fabienne, je pourrais vous donner des noms en masse) à des faiseux de livres qui ne payent pas leurs droits d'auteurs, à des éditeurs qui ne respectent pas les créateurs que sont les écrivains, à des éditeurs qui sont trop nombreux au Québec de toute façon.
Bien sûr, il y en a d'excellents qui traitent les écrivains comme de grands personnages, qui inondent les revues littéraires de publicités, qui traitent leurs poulains avec tant de déférence (parce qu'ils rapportent!). Mais que faites-vous de tous ces exploiteurs qui publient les atrocités littéraires de chanteurs populaires, de journalistes, de politiciens qui bénéficient de leur popularité télévisuelle pour rapporter des gros sous? L'écriture ne serait-elle qu'une manifestation égocentrique? Que faites-vous de cette masse de créateurs littéraires qui vivent sous le seuil de la pauvreté?
Un créateur reste un créateur. Insécure. Incompris et maltraité. Il est né pour souffrir, c'est d'ailleurs pour ça qu'il est devenu un artiste. Mais lorsqu'il accepte de pénétrer dans le système, il y a fort à parier qu'il vivra beaucoup de souffrances. Je crois sincèrement qu'il faille gagner des millions comme vous pour avoir ce courage de le dire. Et chez les écrivains, les vedettes se taisent. Elles préfèrent demeurer sur leur piédestal et rêver au Salon du livre de Paris et à Bernard Pivot.
Les écrivains québécois ne sont pas invités à un gala prestigieux à la télévision; ils ne sont pas invités aux quiz populaires ni aux grands talk-shows pour parler de leur dernier livre. Vous, si! Ils inondent pourtant les librairies, écrapoutis sous une mer de livres français et de traductions, font vivre les distributeurs, les correcteurs, les illustrateurs et de nombreux éditeurs pour ne recevoir que 10% du prix de chaque livre vendu même s'ils ont mis six mois, un an et parfois des années à rédiger leur oeuvre. Combien de temps consacrez-vous à un épisode de Virginie, dites-moi? Non, Fabienne Larouche, les écrivains n'intéressent personne!
Je tiens quand même à vous remercier de votre sacrifice. Pour une fois, la hache dans le système reproducteur (des producteurs) n'a pas été lancée par un écrivain déchu comme on le voit souvent, mais par une scénariste parmi les plus choyés, qui n'a finalement rien à perdre. Il est toujours plus facile de hurler quand on est le chef de la meute. Quant à moi, je risque gros. Mon prochain roman, le 24ème soit dit en passant, est entre les mains de trois éditeurs. J'ai choisi les trois meilleurs.


Ce texte est protégé par les droits d'auteur et n'engage que l'opinion de Francine Allard.
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