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  La famille

LE HOCKEY à LA TéLé

Je n’écoutais plus le hockey à Radio-Canada depuis mon adolescence. Pas que je n’aimais pas ce sport, mais plutôt parce qu’une vague déferlante a cloué dans ma tête l’idée que le samedi soir, il ne faut pas rester à la maison. Le samedi soir est fait pour sortir ou recevoir des amis à souper. J’avais complètement oublié que des centaines de milliers de Québécois étaient encore rivés à leur télévision et qu’ils regardaient encore le hockey.

Je ne connaissais plus le nom des joueurs. Je ne savais pas que Pat Burns était rendu pour les Red Wings. Je ne faisais pas la différence entre la voix de Pagé et celle de Quenneville. Il a fallu que je les aperçoive faire leurs adieux aux téléspectateurs pour me rendre compte que le hockey à la SRC est désormais chose du passé.

Un passé que je ne suis pas prête à oublier .

Samedi soir, 7 heures, ma mère me crie : « Vite, prends ton bain avant ton frère, tu le sais qu’il a le farcin dans le cou!». L’eau chaude coûte cher et mon frère et moi prenons notre bain dans la même eau. Avec un bouchon de savon MIR pour faire de la mousse. Un verre à moutarde pour se rincer les cheveux. Une débarbouillette. « Pis, fais ça vite, le hockey commence dans dix minutes!».

Je mets mon pyjama, mes pantoufles et ma robe de chambre. Je rejoins papa au salon. La voix de Michel Normandin qui nous prépare à une autre aventure. Bobby Hull, Phil Esposito, Jean Béliveau, Frank Mahovlitch, Bobby Orr, Henri Richard, Rodrigue Gilbert, Jean Ratelle, toutes équipes confondues … Je n’écoute pas vraiment les commentaires qui fusent : je réagis aux emportements de mon père qui parle aux joueurs comme s’ils étaient sur la patinoire derrière chez nous. C’est durant le hockey qu’il a le droit de pousser d’effrayants : «sacramence!» sans être obligé de s’excuser à ma mère. C’est durant la Soirée du hockey que se nivellent les différences entre les «anglais et les français» et que se préparent les guéguerres de clans entre mes oncles qui prennent pour le Canadien et mon père qui penche du côté de ses adversaires, la plupart du temps. Puis, il y a René Lecavalier qui ennoblit la langue sportive. J’apprends que la puck est une rondelle et que les goals sont les buts. Que le goaler est un gardien de but et que shooter devient lancer. Je me lève en criant lorsque mon père le fait. Maman tricote dans son fauteuil et lève les yeux de temps à autre.

Deuxième période, je m’endors. Jamais n’ai-je connu meilleurs sommeils que ceux encouragés par la voix «roulante» de Michel Normandin d’abord, puis de Lecavalier ensuite. Ils avaient beau hurler, je ne me réveillais que lorsque papa éteignait la télévision. Le silence me réveillait alors que le hockey créait une sorte de ronron rassurant qui me permettait de dormir du sommeil des justes.

Devenue une presque vieille, si nous restons à la maison un samedi soir, il m’arrive de dormir devant le hockey télévisé.

Mais hier soir, lors de la victoire des Red Wings, les commentateurs de la SRC ont dit adieu à leurs fans. Ils ont crié : et c’est le but ! pour la dernière fois. Et j’ai vu Luc Robitaille brailler en remerciant ses supporteurs du Québec; et Steve Duchesne, fier d’avoir perdu ses dents pour remporter la coupe Stanley. Et je me suis surprise à verser quelques larmes en réalisant que le hockey à la SRC était terminé. Et je me suis dit que nous avons élu de bien mauvais personnages au gouvernement pour ainsi tenter d’éteindre une nation et ses merveilleux souvenirs du samedi soir. Et je me suis dit qu’il faudrait peut-être mettre fin à la tolérance du bon peuple québécois. Et je me suis dit que nous vivons quand même dans un drôle de pays et que sa tolérance légendaire est peut-être en train de le faire disparaître finalement.

Ouais, ce sont toutes ces réflexions qu’ont fait resurgir la fin du hockey à la SRC. Bizarre tout de même.


Ce texte est protégé par les droits d'auteur et n'engage que l'opinion de Francine Allard.
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