Retour à l'accueil

  Cinéma-théâtre-spectacles

MON AMI CHARLES!

Je me souviens. Étudiante au Conservatoire de la Province en chant classique, nous avions un professeur qui venait de New York à toutes les semaines pour tenter de faire de nous des chanteurs accomplis. Je me souviens comme il était fat, exigeant, dur parfois. Il exhalait une haleine de soufre et d’ail et avait la mauvaise habitude de nous taper l’abdomen ou l’épaule avec tous les objets qu’il avait sous la main : un cahier, une baguette, un mouchoir. Il nous faisait travailler comme des rossignols en pleine saison des amours. Il nous faisait reprendre et reprendre ad nauseam des arias qui nous tombaient sur les nerfs. Nous étions une demi-douzaine à le haïr, mais résolument persuadés que nous étions en train de devenir de meilleurs chanteurs.

Nous n’étions pas des musiciens accomplis. Et pour le devenir, il ne nous serait pas venu à l’idée de houspiller notre professeur ni d’alerter le directeur du Conservatoire, M. Daveluy, pour nous plaindre. Nous apprenions à chanter et nous étions heureux.

Charles Dutoit est lui aussi le plus grand chef d’orchestre jamais connu au Canada. Quand il entre sur scène, un géant se profile devant son orchestre comme un guépard racé devant les brebis qu’il vient de mater. Dutoit remplit la Place des Arts de sa longue silhouette. Il est l’Orchestre symphonique. Il est même plus grand que lui. Je lui ai toujours trouvé une ressemblance avec Jack Nicholson. La même omniprésence. Le même regard énigmatique et ce sourire, mes amis! Un sourire qui atteste de sa domination sur ses musiciens, sur chacun des spectateurs qui sont venus pour le voir diriger, surtout.

Les musiciens de l’OSM, selon une de mes amies qui les côtoie, sont des êtres fendants et paresseux. Ils étaient syndiqués et leur chef n’aimait pas que quelques-uns d’entre eux lui tiennent tête au nom des droits qu’ils s’étaient votés. Le droit au repos. Le droit à la liberté de ne pas jouer une œuvre plus parfaitement que parfaitement. Le droit de résister à la baguette de leur chef. Des maudits petits paresseux qui avaient atteint leur paroxysme. Où peut aller un musicien après qu’il ait atteint l’OSM? Que peut-il faire de plus que d’être second violon de l’opus?

Et vous connaissez les jeunes, ils sont vindicatifs et ne savent pas ce que leurs collègues plus âgés en ont bavé lorsqu’ils jouaient du violon ou du basson en Russie, en Roumanie, en Chine. Tous des musiciens pauvres sans syndicats qu’ils étaient dans leurs pays.

Sans vraiment les connaître, je puis presque affirmer que les faux jetons qui ont semé la bisbille dans l’OSM, ceux qui ont crié que Dutoit était insolent et violent envers eux, étaient des jeunes musiciens nés sous le régime capitaliste des syndicats. Des musiciens qui s’imaginent qu’ils n’ont pas besoin de faire des efforts pour former le meilleur orchestre symphonique au monde. Des bébés gâtés qui n’aiment pas qu’on leur crie des noms.

Il y a, dans ce monde de la création, d’horribles sales caractères qui sont eux-mêmes des génies. Il faut les accepter tels qu’ils sont : des demi-dieux, des géants qui soutiennent la réputation d’un pays, des monstres indispensables. Au Québec, on ne pardonne pas aux génies leurs énormes personnalités. On veut «du monde comme nous autres, sti!»

J’aime Charles Dutoit et je déplore l’habitude des Québécois de décrier tout ce qui est meilleur qu’eux. Tout ce qui ressort du peloton. Tout ce qui leur reflète leur médiocrité dans plusieurs domaines. Claude Gingras de La Presse n’a-t-il pas écrit que le Québec ne compte aucun chef d’orchestre capable de prendre la place de Charles Dutoit? Pourquoi donc?
A cause de l’acharnement au travail que nous n’avons jamais admis. À cause de la vie ici qui est si facile.
On ne doit jamais syndiquer le génie!


Ce texte est protégé par les droits d'auteur et n'engage que l'opinion de Francine Allard.
2020 © Francine Allard.com. Tous droits réservés.


Retour en haut