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  La famille

PARENTS DU DIALOGUE

L’autre jour, je dînais tranquillement au restaurant végétarien La Moisson de Sainte-Thérèse et comme j’avais du temps à revendre, je me suis mise à observer les jeunes parents avec leurs rejetons, crayon en main afin de noter ce qui suit.

Le premier parent était un homme avec son fils de trois ans. Je le sais parce que le petit passait son temps à dire à toute personne qui tentait d’entrer dans le resto : «Moi z’ai trois ans !»
Je dis «tentait d’entrer» car le tandem s’était installé à la première table devant la porte d’entrée. Et le garçonnet accueillait les clients en leur sautant littéralement dans les jambes.
« Viens ici, Loup! Papa veut pas que tu te lèves. Viens ici Loup. Viens ici, j’ai dit. Viens t’asseoir. Viens manger. Regarde ici, le bon tofu. Viens ici. Loup! Qu’est-ce que papa a dit, Loup?»
Je me suis mise à rire. J’imaginais Yvon Deschamps répondre au père : «Ferme ta gueule pis frappe, tabarnouche!»

Puis, un autre couple est arrivé avec une fillette d’environ 2 ans et une maman plus qu’enceinte. Le papa a donc trimballé sa darling jusqu’au buffet pour lui faire choisir ce qu’elle voulait manger. C’était cute quand même. « Darling, veux-tu du seitan chinois? Veux-tu un peu de pâté végétal, darling? Du brocoli en croûte, mon petit chat? Papa va te prendre du bon yogourt». Darling s’est accrochée aux longues jambes de papa et s’est mise à me fixer à travers son… enfin, sous les bijoux de famille de son père. Elle se pendait à ses jambes, son plateau vacillait «Mon dieu, il va le renverser!» Pas un instant, ce jeune père a-t-il pensé à dire à Darling : « Tiens-toi tranquille!» ou « Va voir maman!» Ou encore mieux, placer la petite dans une chaise haute puis aller chercher la bouffe librement. Il fallait que le papa laisse sa bambinette choisir ce qu’elle allait manger, participer à l’élaboration du menu, donner son avis afin de faire connaissance avec la démocratie du bon peuple. J’ai lu ça dans la nouvelle version du livre du Docteur Spock! La participation de l’enfant à son éducation. Foutaise!

L’autre couple était plus comique. Un couple de jeunes cadres qui arrivait d’aller chercher Juniore à la garderie (tiens, n’est-ce pas le pendant féminin de Junior?). Une petite pinotte avec une robe de coton aux chevilles puis un joli chapeau de paille orné de longs rubans. LA parfaite petite mignonne qui fait couiner ses parents d’admiration. Quatre fois, l’un et l’autre des parents sont allés chercher une assiette pour ramener de la nourriture différente parce que Bambinette ne voulait rien manger. « J’aime pas ça!» était la seule chose qu’elle arrivait à prononcer. Mon père dirait : « J’comprends. Qui c’est qui aimerait des graines macrobiotiques avec du jus de piment vert à l’ananas, crime!». La petite a pignoché à la fourchette de maman, émue par les quelques taloches dans la figure que sa fille administrait à son père chaque fois qu’il tentait de lui faire bouffer de la salade d’algues japonaises ou du pain aux 16 grains beurré épais de graisse de rôti végétale ou encore de pâté chinois aux patates sucrées et au kasha.
«Elle a appris ça à la garderie. Il y a un petit maudit qui donne des claques aux autres!» s’est choquée la maman au/en désespoir!

J’ai tout noté.

Ces nouveaux parents discutent, expliquent, laissent choisir leurs enfants. Ils mangent des taloches dans la figure, ils se font escalader par leurs mioches. Et j’imagine les pauvres enseignants qui les auront plus tard dans leur classe. Et j’entends d’ici ces mêmes parents prendre la part de leurs petits amours. Et j’entrevois la société de demain si les parents n’enseignent pas aussi le respect et n’imposent pas une discipline à leurs enfants. Serait-ce parce qu’ils se sentent coupables de les confier à la garderie?

À côté de moi, une dame est arrivée avec Marie-Aude, pas tout à fait deux ans. Je le sais parce que la mère a dû prononcer quarante fois ce joli prénom. La petite s’est quand même assise calmement. Sa maman lui a dit : «Tu m’attends, Marie-Aude, je vais aller chercher à manger. Ne bouge pas de ta chaise, Marie-Aude». Et la petite n’a pas bougé de sa chaise. Et elle a mangé calmement ce que sa maman a choisi pour elle. « Goûte, c’est bon, mon trésor!». Marie-Aude a tout mangé. Elle a accepté de laver ses menottes. Puis maman lui a dit : «Viens, on va aller dans la voiture pour boire ton lait».

J’étais juste à côté. Elle m’a regardé puis m’a dit : « Je l’allaite encore. Je travaille à la maison alors j’en profite.» Marie-Aude a donné la main à sa maman. Le petit Loup du début lui a barré le chemin. «Z’ai trois ans!» a-t-il beuglé fièrement, debout sur sa chaise, la bavette pleine de gâteau au chocolat. Marie-Aude lui a souri. Puis, elle est sortie avec sa mère. Je les ai vues se rendre à la voiture là où l’amour et la sécurité d’un sein gorgé de lait, attendaient Marie-Aude. J’ai tout noté.


Ce texte est protégé par les droits d'auteur et n'engage que l'opinion de Francine Allard.
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