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  Littérature

LETTRE à NELLY

Selon moi, dans toute société, l’écriture appartient aux écrivains comme la mode appartient aux couturiers; comme les murs des musées doivent appartenir aux artistes. Le rôle d’un journal comme La Presse est de publier les lettres des écrivains. J’ai envoyé celle-ci pas longtemps après Noël. On ne l’a pas publiée. Je vous exhorte de faire parvenir celle-ci pour moi (surtout ceux qui ont lu la lettre de Nelly Arcan a publié avec photo et tout le tralala) à l’adresse courriel suivante : edito@lapresse.ca

Lettre à Nelly Arcan en ce début d’année 2002
Ma chère Nelly,
J’ai lu avec intérêt la lettre que tu as envoyée à La Presse dans laquelle tu tentes de rétablir les faits, de t’expliquer sur les motifs de l’écriture de Putain et de convaincre les lecteurs et les lectrices de ce journal de ta bonne foi.

Depuis la sortie de ton livre, que tu as publié en France, je t’ai entendue te défendre comme une diablesse. Tu as vilipendé les journalistes parce qu’ils t’ont mêlée au personnage de ton roman duquel tu tenais tellement à te distancier. Tu as souvent dit que personne ne t’avait vraiment comprise. Tu as essayé d’étouffer certaines confessions à cause de ta famille, disais-tu. Tu n’as pas cessé de crier à l’incompréhension de la part des critiques. Tu t’es tellement débattue que tu en as presque perdu ta crédibilité. Tu sais, Nelly, à force de te battre contre l’injustice, tu lui as presque donné raison.

J’ai écrit en 1991 un essai littéraire intitulé : Défense et illustration de la toutoune québécoise, (je le nomme parce qu’il y a belle lurette qu’il a été pilonné). Un petit livre qui a été célébré partout. Pour sa qualité littéraire? Je l’ai cru quelques instants jusqu’à ce que, comme toi, je me suis mise à me battre contre l’immense personnage qui en a resurgi. Francine Allard était devenue la grosse de service; l’obèse de qualité que l’on pouvait interviewer et qui accepterait de nous révéler le secret du bonheur enlisé dans la bonne graisse d’oie. On pouvait m’enfoncer dans une chaise à l’émission de Jean-Pierre Coallier et l’entendre s’étonner qu’une belle grosse toutoune avait eu le courage de se montrer à la télévision malgré sa laideur. Tu comprends ce que j’essaie de te dire, Nelly? Les gens n’ont pas pris le temps de voir l’écrivaine en moi. Je suis devenue la Toutoune québécoise et toi, la Putain de ton livre.

Est-ce normal, me demanderas-tu? Je crois que oui. Quand on choisit l’écriture comme moyen de se mentir à soi-même, on en doit accepter les conséquences. Dans mon cas, elles furent grandes pour ne pas dire, énormes. Peut-on après avoir écrit un livre aussi gros que Défense et illustration de la toutoune québécoise, s’attendre à ce que les critiques littéraires y voient autre chose qu’un plaidoyer envers une affection personnelle? Peut-on s’attendre à ce que les critiques littéraires voient Nelly Arcan en autre chose qu’une putain? Je ne crois pas. C’était trop facile de nous confondre à nos personnages. Dans mon cas, il y a dix ans, je déclarais naïvement devant les milliers d’amateurs de Claire Lamarche et de Marguerite Blais qu’on pouvait être obèse et heureuse par la même occasion. Imagine un peu le bien immense que je dispensais aux femmes québécoises. J’ai accepté de porter le flambeau de la toutounerie pour toutes ces femmes qui ne correspondent pas à la pensée même de la minceur. J’ai beaucoup souffert par la suite, Nelly. A-t-on vu au-delà des apparences? A-t-on aperçu le talent d’écrivaine derrière cet amas de kilos? Jamais.

Quand j’ai lu ta lettre dans ce journal, j’ai très bien compris ton désarroi. Mais c’est un choix que tu as fait de faire des confidences à la petite cuillère. À l’un et à l’autre. Tu as dit toi-même que tu avais parfois joué à la putain. Les nouvelles vont vite. Tu as ensuite tenté, comme moi, de hurler que tu avais du talent d’écriture, que les gens devaient à tout prix voir en-dessous des mots, qu’on t’avait mal comprise. C’est, hélas, le karma des écrivains honnêtes.

Ce que j’aime en toi, c’est que, justement, tu ne te sois pas comportée en putain. Tu aurais pu tomber dans le piège et raconter tes ébats et tes rencontres galantes, et écorcher certains hommes au passage. Mais non, Nelly, tu as choisi le parti de la noblesse. Tu es allée dire aux Français que notre langue est tout à fait respectable. Tu as dressé la tête plus souvent qu’à ton tour et tu t’es battue comme la petite chèvre de M. Seguin. Tu dois maintenant te relever et écrire vite un autre roman. Tu dois utiliser ton talent pour tous les convaincre que tu n’es pas la putain de ton livre. Chanceuse, va! Moi, j’ai beau faire des régimes incroyables, je resterai probablement toujours la toutoune du mien.

Je t’en souhaite de bien bonnes pour 2002. Et surtout, je te souhaite de ne pas, comme moi, mettre dix ans à guérir ton âme et à comprendre la race des critiques littéraires. Y’a pas plus putains dans le genre!


Ce texte est protégé par les droits d'auteur et n'engage que l'opinion de Francine Allard.
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