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  Littérature

RIOPELLE ET LES POèTES MAUDITS

Vous avez vu? J’ai pas écrit « les poètes maudits», j’ai écrit «les maudits poètes». Parce que tout est dans la place que l’on donne aux mots. Dans le cas des maudits poètes, il y en aura qui seront offusqués.

La poésie est à l’image d’un tableau de Riopelle. Je pense au long poème rap de Loco Locas lors des funérailles du peintre. Un texte débridé comme sa peinture. Au début, Riopelle peignait des taches de couleur à la truelle et les arrangeait de manière géniale, assez géniale pour être célébré dans le monde entier. J’avoue que ses œuvres ont quelque chose de très touchant. Ces dix dernières années cependant, Riopelle faisait une œuvre en quelques minutes en utilisant des pochoirs : des oies découpées dans du papier, et des bombes aérosols, des bouchons de tubes de peinture collés sur le tableau. Une peinture d’artiste usé, fatigué et constamment bourré. Je l’ai rencontré au «Bistro à Champlain» affalé dans un coin sombre, avec l’air d’un itinérant que le propriétaire montrait du doigt comme s’il s’agissait d’un de ces hiboux sculptés par l’artiste lui-même. «Regardez, IL est là, c’est lui!». Les dernières œuvres de Riopelle ne lui appartenaient plus. Il savait qu’il aurait craché sur son napperon de papier et que cela se serait vendu des milliers de dollars et il devait rire dans sa barbe mal taillée.

Le texte « Le grand Rio» de Loco Locas est un collage de taches qui n’ont pas de cohérence. Des taches imbibées de peinture en aérosol. Des cordes collées sur une toile sale. À part quelques allusions aux oies blanches, au fleuve « comme tous ceux qui savent qu’il faut que ça tue pour que ça vive!», le texte, dit poétique, n’avait rien de génial.

Il y en aura pour célébrer Loco Locas, disant que ce sont des poètes. Woooohhhh!
Il faut lire la poésie pour comprendre qu’il y a, comme en peinture, trop de sinistres imposteurs, des auteurs de mots enchevêtrées et de phrases tordues qui se prétendent des poètes parce que personne ne les comprend. Personne ne comprend les phrases qui n’ont pas de sens. « L’officiant troue la truie sacrificielle qui crève en hurlant». Il y a des gens pour dire que la poésie doit être libre. Moi, je dénonce la poésie Tupperware, si hermétique que seul celui qui l’a écrite, sait ce qu’il y a dedans.

Il y a aussi des gens pour dire avec candeur : « Moi, vous savez, les peintures de Riopelle, je n’aime pas tellement». Imaginez, le plus grand peintre québécois! Ces gens qui n’aiment pas les élans hermétiques préfèrent la sécurité d’un Tex Lecor parce qu’ils se reconnaissent dans cette peinture. Un type assis dans sa chaloupe pour pêcher la truite. Une maison, un arbre. Là on se reconnaît. Tandis que les taches de Riopelle.

Ce que je voulais dire aujourd’hui, c’est qu’il y a les manipulateurs et des imposteurs : ceux qui se disent je prends le dico, je mélange les mots, je les lance avec un trémolo dans la voix et il y a des gens pour dire que je suis un poète. Ceux-là même qui n’ont pas étudié la langue, qui ne savent pas écrire la prose, qui n’arrivent pas à être cohérents. Puis il y a ceux qui ont une formation en lettres, qui ont beaucoup lu, qui ont écouté avant que de parler. Ce sont là les véritables poètes. Leur hermétisme possède une cohérence, si je puis m’exprimer ainsi. Claude Beausoleil, Anne-Marie Alonzo, Yves Préfontaine, Denise Desautels, Hélène Dorion, Claudine Bertrand, François Charron et les autres.

Riopelle avait étudié les Beaux-arts avant de devenir le peintre éclaté qu’on a connu. Il a forcé les limites de l’expression gestuelle. Il a fréquenté les philosophes et les écrivains. Il ne s’est pas contenté d’une carrière d’animateur au canal 10! « Je respecte les gens qui ont d’abord marché sur la route avant de s’éparpiller dans les forêts enchevêtrées» ai-je déjà dit à un groupe d’élèves du secondaire. Elle est là la différence.

«Tracer des signes avant le chant du cygne pour s’évader du Sing-Sing de la consigne» a dit Loco Locas. Laisser d’abord une trace de génie avant que de s’évader du cadre. C’est ce que je voulais vous dire.


Ce texte est protégé par les droits d'auteur et n'engage que l'opinion de Francine Allard.
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