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  Littérature

LE MERVEILLEUX MONDE DE L’éDITION

Je me sens la fibre d’une Fabienne Larouche, ce matin. Je lui ai répondu dans La Presse lorsqu’elle a accusé les producteurs d’être des morons. Je lui ai dit que la situation n’était pas plus rose chez les éditeurs. Je ne me trompais pas. Sauf, que je n’ai pas la fortune de Fabienne Larouche. Ni sa place enviable. Alors, je fais mieux de me taire si je veux continuer à publier. Mais à vous, je peux bien me plaindre un peu, pas vrai?

Des scandales dans le milieu littéraire québécois, il y en a tant que je vous promets une explosion dans les prochaines années. Que ceux qui comptent un jour présenter leur manuscrit à un éditeur québécois m’écoutent attentivement.

D’abord, je dois vous dire qu’il y a de très bons éditeurs au Québec. Je cite Leméac, Trois et Vents d’Ouest, entre autres. Parce que d’eux, je n’ai perçu aucune faille.

Premièrement, rappelez-vous ce journaliste qui a envoyé, il y a 4 ans, un (faux) manuscrit d’Anne Hébert à une quantité impressionnante d’éditeurs québécois et qu’aucun n’a accepté de publier ce manuscrit, prétextant que «votre texte n’a pas su toucher la sensibilité des membres de notre comité de lecture». Voilà une expérience qui devrait nous tenir loin de l’édition. Laissez-moi vous dire que je ne connais aucune maison d’édition qui a un comité de lecture, si ce n’est un vague directeur littéraire qui publiera d’abord tout manuscrit d’une amie ou d’un auteur populaire, sans tenir compte de l’avis de qui que ce soit. J’ai été directrice littéraire dans plusieurs maisons d’édition et je puis vous le confirmer. Les comités de lecture n’existent pas! Pire, la plupart des manuscrits sont refusés SANS JAMAIS AVOIR ÉTÉ LUS.

Deuxièmement, la mode est désormais aux conseillers littéraires ou « chercheurs de textes» qui oeuvrent à leur compte pour plusieurs maisons d’édition en même temps. Ainsi, votre manuscrit, que vous avez pris soin d’envoyer à plusieurs éditeurs, passera vraisemblablement entre les mains d’une seule personne qui travaille pour plusieurs éditeurs. Si elle a refusé votre manuscrit une fois, vous êtes fichu!

Troisièmement, la mode est également aux directeurs littéraires, eux-mêmes écrivains, qui s’empresseront de réécrire à leur façon, votre roman et ne vous offriront un contrat à signer QUE si vous acceptez tous les changements proposés. C’est dans ce contexte que j’ai vu, dans un de mes romans, la phrase : « Je ne payerai pas UNE CENNE pour aller voir du théâtre dans la cour des z-Allard, certain!» être réécrite de la manière suivante par une directrice littéraire française : « Je ne payerai pas un CENTIME pour aller voir du théâtre dans la cour arrière des Allard, pour sûr!». Et c’est un exemple criant d’irrespect parmi les centaines de changements proposés. Accepteriez-vous qu’un galeriste vous suggère d’exposer un de vos tableaux à condition que vous déplaciez l’arbre vers la gauche et que vous mettiez plus de nuages dans le ciel? Selon moi, une œuvre littéraire doit survivre toute seule et personne n’a le droit de la brancher artificiellement. Si une œuvre a besoin qu’on la réécrive, elle doit être carrément refusée.

Quatrièmement, rares sont les éditeurs qui payent régulièrement les droits à leurs auteurs. Tel éditeur déduit des frais de corrections de 750$ même si celles-ci sont en petit nombre. Cet autre écrit la date du 1er mai exigée par les instances subventionnaires sur les chèques de droits d’auteur mais poste les chèques à la fin août. Cet autre encore retient 40% de vos droits pour les en cas… J’ai même vu une maison d’édition universitaire ne payer aucun droit parce que les ventes n’ont pas été à sa satisfaction. Et ce gros éditeur international qui n’a jamais payé ses droits même à ses auteurs les plus réputés sous prétexte que son comptable a bousillé le système informatique lors de sa mise à pied par son patron! Un autre encore qui n’apporte pas les romans de certains de ses auteurs à «profil bas» dans les salons du livre!

Pourquoi les auteurs ne se plaignent-ils pas? Pourquoi ne voit-on pas des écrivains écrire dans les journaux pour dénoncer leur éditeur? Parce que Bouquinville (péanisme) est un très petit univers, que les éditeurs se connaissent et que les directions littéraires font le tour des maisons d’édition. Ainsi, un écrivain jugé «haïssable» se verra refuser même une œuvre grandiose ou devra ouvrir sa propre maison d’édition. Ce que je songe souvent à faire, haïssable que je suis parce que j’ose dire les véritables choses.

Il y a des éditeurs qui respectent les auteurs. Mais ils sont si peu nombreux qu’ils ne publient que les poulains de leur écurie et qu’il n’y a pas de place pour les autres. Si les éditeurs ne publiaient QUE les auteurs avec talent, sans direction littéraire pour tout réécrire, et que les bailleurs de fonds ne récompensaient QUE les éditeurs qui le méritent (ceux qui font de la publicité et qui remportent plusieurs prix littéraires par exemple), il y aurait davantage d’écrivains qui vivraient de leur plume au Québec.

Alors, pensez-y avant d’envoyer votre manuscrit à publier.


Ce texte est protégé par les droits d'auteur et n'engage que l'opinion de Francine Allard.
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