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  Littérature

ÉCRIVAINE SUR LE BORD DE LA CRISE DE NERFS

À Victor-Lévy,

Quel front de boeuf, diront la plupart de tes collègues écrivains. En tout cas, tu trouves en moi ta plus fervente groupie depuis que j’ai lu ta lettre dans La Presse intitulée : Éditeur sur le bord de la crise de nerfs. Non pas que je n’ai pas eu le courage de tes dénonciations puisque je l’ai écrit dans ce même journal en réaction à Fabienne Larouche, le 6 octobre 1999 sous le titre : Tant qu’à réveiller les morons! J’ai dénoncé très parcimonieusement les éditeurs qui nous font une grande faveur de nous publier, ne payant pas leurs droits d’auteur, soustrayant d’énormes frais de correction sur ces mêmes droits, ne faisant aucune publicité pour les œuvres littéraires publiées mais misant davantage sur les vedettes de la télévision ou de la scène politique qui écrivent parfois d’ignobles niaiseries. Il me manquait ta crédibilité, Victor-Lévy. Qui donc est cette «petite» auteure qui a écrit du roman jeunesse? Comme elle est chanceuse d’avoir autant publié! Elle devrait fermer sa gueule! Elle doit écrire de la merde pour vendre si peu de ses romans!

Je pense que chez nous, il y a 10 fois trop d’éditeurs. Parce qu’il y a dix fois trop de gratte-papier et une infime minorité de littéraires. Surtout en littérature pour la jeunesse. Les cheveux te dresseraient sur la tête si je t’envoyais les dizaines de romans dans lesquels j’ai extrait parfois dans un seul, plus de 50 fautes d’orthographe et un nombre considérable d’incohérences. Pourtant ces livres sont largement subventionnés et distribués dans les écoles et dans les bibliothèques alors que la plupart des oeuvres littéraires pour jeunes ne connaissent pas le dixième de la carrière fulgurante de ces romans simplistes dont l’écriture n’offre rien d’autre qu’une langue complaisante provenant directement des cours d’école. Là aussi, les éditeurs, qui pour la plupart se sont tournés vers l’édition jeunesse pour les bidous qu’il y a à faire, reçoivent des grosses subventions et ne respectent pas toujours les ententes. Croirais-tu que des éditeurs ne payent pas leurs droits d’auteur? Que certains réécrivent presque entièrement les manuscrits proposés parce que l’histoire a des chances de bien se vendre?

Je vais te dire pourquoi tu es un écrivain heureux, Victor-Lévy. Parce que tu es libre! Parce que tu possèdes ta propre maison, parce que tu écris des œuvres littéraires qui se hissent au-dessus de la plupart d’entre nous, parce que tu as écrit des merveilles pour la télé – peut-être bénéficies-tu ainsi de cette tribune pour te faire connaître- et que tu as aussi un extraordinaire courage, que d’autres appelleront du chialage. Nous sommes probablement des dizaines d’écrivains à vouloir célébrer les diktats que tu proposes. Tu as brisé la langue de bois. Merci.
Est-ce que ta lettre fera changer les choses dans l’industrie du livre? Est-ce que la bande de christs que tu dénonces saura se reconnaître et changer de cap? Est-ce que les gros éditeurs entendront ta rancœur et regretteront leurs maladresses? Est-ce que les «commanditaires» rechercheront les éditeurs qui publient des œuvres littéraires? Est-ce que des journalistes littéraires cesseront de ne parler que des livres jeunesse de Gallimard en espérant un jour publier chez cet éditeur? Est-ce que certains éditeurs cesseront de publier des vedettes de la télévision même si leur talent est douteux? Pourquoi ces biographies prématurées écrites par des journalistes qui emprunteront, pour se promulguer, les voies de leur propre journal ou magazine?

Tu es libre, Victor-Lévy. Lorsque j’ai écrit ma lettre pour dénoncer les morons d’éditeurs, j’ai surtout nui à la cause. À la mienne surtout. Depuis, un éditeur m’a juré qu’il ne me publierait jamais à cause de cette rage qui me pousse à dénoncer. Il avait peur, le pauvre petit, que je nuise à sa maison d’édition. Depuis, j’ai arrêté d’être libre. Chez un autre, où j’ai publié un très beau roman sur la mort et sur l’accueil de l’Étranger, j’attends toujours mes droits d’auteur dus depuis plus de dix-huit mois! À la SODEC, on me dit qu’il faut bien continuer à le subventionner si on veut qu’il paye ses droits d’auteurs. La belle affaire!

Tu dis, dans ta lettre aux lecteurs de La Presse, que plus un éditeur vend de livres, plus il reçoit de subventions et son contraire. Mais, mon ami, pour vendre des livres, il ne faut surtout pas être trop littéraires, voyons. Il faut écrire pour monsieur-tout-le-monde. Il faut publier des vedettes qui aideront à faire vendre sans être obligé de payer de la publicité. Il faut que l’auteur soit déjà célèbre, ou qu’il ait frayé avec les Hells ou avec le premier ministre, même si son écriture est de la schnoutte!

Je suis triste d’apprendre que tu te sois endetté de 250 000$ toi qui publies de la littérature québécoise et qui en écris. Toi qui as ouvert l’esprit des Québécois en leur proposant du texte dramatique presque exclusivement littéraire. Toi dont la crise de nerfs n’est que goutte qui fera déborder le vase. Je suis triste parce qu’il y a des grosses vedettes de la télévision qui n’écrivent que pour s’assurer la vie éternelle, pour flatter leur ego et pour enrichir leur éditeur. J’ai souvent le goût de leur dire, comme j’ai dit à Bob Binette : «Laisse les grandes personnes écrire, la scène est trop petite!»

Pourtant, les prix littéraires eux, sont toujours remis à des écrivains qui ferment leur gueule parce qu’ils veulent encore publier, parce que leur vie entière repose sur la publication de leur œuvre. Même un prix littéraire n’est pas la promesse de ventes faramineuses parce que la scène est trop petite et les acteurs, trop nombreux. Et les lecteurs, trop rares.


Ce texte est protégé par les droits d'auteur et n'engage que l'opinion de Francine Allard.
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