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Critique de DE L'EAU SUR LE PAPIER
paru le 27-9-2011
Les Éditions Trois-Pistoles

L'élégance de la forme

Élégance de la forme

Tout compte fait, mieux valait quitter l’Italie. D’urgence et discrètement. C’était en l’an 1911. Ni les guerres ni la faim ne sont à blâmer pour cette rupture. Ce sont les menaces locales qui rendent le départ inévitable, les agissements d’un oncle ayant provoqué des rancunes à jamais inassouvies. Les partants ne composaient d’ailleurs qu’un incomplet noyau familial : une grand-mère encore élégante et un tout jeune petit-fils ; entre les deux ni père ni mère. Le point de chute ? Rien de bétonné, mais peut-être, sous un ciel imprécis, un New York mythique déjà traversé de rumeurs, de parfums et d’accents italiens. La traversée brouillera ces plans, car des voyageuses québécoises enjouées, affectueuses, admiratives apprivoisent l’enfant et font de Kamouraska une destination que les exilés jugeront bientôt préférable à New York.

Kamouraska, grâce à la plume agile de Francine Allard, y va de son meilleur accueil. La grand-mère répand ses recettes, Adriano s’initie aux mœurs du pays et ne cesse de raffiner son talent d’aquarelliste, l’Italie s’estompe sans disparaître complètement. Adriano et sa copine Jeanne-Mance grandissent ensemble sans évaluer leur relation à la même aune : elle en est à l’amour alors qu’Adriano s’en tient aveuglément à l’amitié. Ce malentendu tenace produira ses fruits lorsque Adriano quittera Kamouraska pour aller étudier son art dans la grande ville et s’y mariera. La suite aurait pu, entre les mains d’une moindre romancière, succomber au style Hollywood. Fermement proche de la vie usuelle et vraisemblable, la trajectoire du roman nous évite le déferlement sirupeux. Des erreurs d’aiguillage surviendront qu’aucun deus ex machina n’empêchera. Cette maturité de la rédaction est d’autant plus rare et appréciable qu’elle intervient dans un roman qui se moque agréablement des limites qu’on prétend trop souvent établir entre le livre pour adultes et la littérature destinée aux jeunes. Aucune trace d’une telle compartimentation dans cette réussite. Il y a ici l’élégance de la forme, accueil du réel avec ses aspérités tenaces, prise en compte des sentiments tels que les façonne et les assaille le quotidien des humains. Saluons aussi la recherche qui permet à l’auteure de parler avec plausibilité de gastronomie italienne aussi aisément que des exigences de l’aquarelle. (…)

Laurent Laplante, Nuit blanche, no 126, avril, mai, juin


par Laurent Laplante
Nuit Blanche avril, mai, juin 2012


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