Retour à l'accueil

  Éducation

ENSEIGNER C’EST TROP DUR ET VOLER C’EST PAS BEAU!

Je visite plus de quarante écoles par année à la recherche de petits lecteurs et de petites lectrices à séduire par mes romans. Je vous dis souvent que les enfants, ça n’est plus possible! Je ne vous ai jamais dit assez que les enseignants sont des missionnaires. Des vrais comme dans l’Histoire du Canada de notre enfance. Il manque seulement les fers rougis sous les ongles et les marmites-à-ragoût-de-missionnaires pour les déclarer martyres.

Je vous avertis : c’est ma dernière année dans les écoles. L’an prochain, je n’irai pas. Parce que je sais qu’en ce moment, les enseignants sont trop souffrants. Et combien de temps cela va-t-il durer, Mâme Allard? Tant que les enfants souffriront eux-mêmes, les écoles ne seront que des mouroirs pour ces adultes qui tentent de les éduquer. De leur apprendre le pluriel alors qu’à la maison, c’est monoparental. De leur apprendre à additionner, alors qu’il n’y a pas assez d’argent à la maison pour manger trois repas par jour. On veut leur apprendre la vie alors que d’autres sont des petits prétentieux qui n’ont aucun respect pour les adultes.

La semaine dernière, j’étais dans une école primaire de Charlemagne. Une enseignante me dit : je prends dix minutes pour dîner parce que je dois aider un élève à faire ses devoirs parce que sa mère ne comprend pas comment l’aider. « Vous voyez pourquoi il y a des mesures de pression?» a-t-elle ajouté. Avant, dans les écoles, à l’heure du dîner, la salle des profs était bondée. On dînait ensemble et on rigolait en se lançant des boutades, en s’interpellant. Il n’y avait rien de plus joyeux qu’une salle des profs à l’heure du dîner. Je m’amusais avec eux. Mais depuis deux ou trois ans, voilà que le midi, les salles des profs sont vides. Les enseignants sont en train de régler des conflits, d’expliquer à des élèves des notions incomprises, de faire faire des devoirs à des élèves dont les mères ne comprennent pas. « On ne nous avait pas dit ça, à l’Université!». On nous avait pas dit que les enfants étaient de sales petits monstres d’égoïsme! On nous avait pas dit que les enfants viendraient à l’école le ventre vide et le kirpan à la ceinture. On nous avait pas dit qu’on se ferait autant démolir par les parents. On nous avait pas dit qu’enseigner, c’était d’abord aller à la guerre.

J’exagère à peine. J’en ai vu des enseignants heureux. Comme partout. Mais ce que j’ai surtout observé, c’est des enseignants totalement ahuris devant l’enfant Roi. Devant le parent exigeant parce que lui-même ne sait pas être un bon parent. Devant certaines directions qui se rangent du côté des parents plutôt que du côté de l’enseignant. J’ai vu des enseignants heureux mais j’ai aussi vu des bacheliers totalement hébétés devant les problèmes de la société qu’il faut d’abord surmonter avant même d’enseigner B-A BA. J’ai vu des adultes déboussolés devant l’imposture, devant l’effronterie des parents. J’ai vu des femmes éteintes par le machisme de certains de leurs élèves masculins. J’ai vu des enseignantes aplaties sous la condescendance de certains directeurs. J’ai vu des enfants plus grands que l’école exiger du respect de leurs profs!
Vous croyez que j’exagère?
Allez-y! Avant de dire que les enseignants sont trop payés, qu’ils ne travaillent que 10 mois par année et seulement 30 heures par semaine, qu’ils sont les chéris du système, allez-y! Rentrez dans les écoles. Allez voir où en sont rendus les enfants. S’ils vous bousculent dans les centres commerciaux, s’ils arrachent vos tulipes, s’ils vous tutoient, s’ils se moquent de vous, imaginez-les des centaines dans les écoles
Ouf!
Non, l’an prochain, je n’irai pas dans les écoles. À moins que le nouveau ministre de l’Éducation soit le messie que l’on attendait, ce qui m’étonnerait.


Ce texte est protégé par les droits d'auteur et n'engage que l'opinion de Francine Allard.
2022 © Francine Allard.com. Tous droits réservés.


Retour en haut