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  Politique

UN QUéBEC SOUVERAIN, PLEASE!

En 1995, j’ai accepté de participer à un collectif, un argumentaire pour inciter une personne à aller voter OUI au référendum. Devant le laxisme partisan, j’ai décidé de vous l’offrir.


Lettre à moi-même, bourgeoise et ramollie

Saint-Eustache, le 26 mai 1995

Ma chère Francine,

J’ai toujours cru que, chez les bonnes poires, le ramollissement était signe de mûrissement. J’ai vite saisi qu’en ce qui te concerne, ma très chère, c’est le contraire, le statu quo, quoi! C’est le refus de te laisser toucher au cœur qui te garde sur tes dures positions. Car c’est bien du cœur qu’il s’agit désormais.

Devant toi, je sais qu’il est inutile de brandir le sceptre politique et les arguments sociaux. Non plus que nous risquons de sombrer dramatiquement avec le Canada que la pauvreté entraîne irrémédiablement au fond de l’abysse. Tu les rejetterais de toute façon. Je ne m’aventurerai point à te clamer qu’il faut sauver la terre de tes ancêtres. Tu me parlerais de pollution et de la corruption de ton long fleuve agité. Je ne te parlerai pas de notre culture qui est jeune et frémissante. Tu me parlerais des milliers de peintres amateurs qui ont immortalisé la maudite baie Saint-Paul ou tu te scandaliserais encore devant la «danse des canards» qui est devenue l’hymne des réceptions de mariages québécois.

Je vais cependant te servir mon dernier argument. Le seul qui puisse activer ta tête forte, enhardir la missionnaire, la chevalière des causes justes que tu as toujours été. La femme d’action qui, au lieu d’attendre que les autres réagissent, allait à l’avant et empoignait les manchons de la charrue. Celle dont la témérité m’a rendue si souvent jalouse.

Chère Francine, le Québec a besoin de toi.

Si, comme tu le dis, notre langue est en péril. Qu’elle est mal parlée, mal écrite et que les jeunes la triturent sans vergogne, songe qu’il y a tant à faire.
Tant à faire pour la mieux apprendre, la mieux enseigner, la mieux parler.
Il y a une langue à reconquérir.
(Une langue délicieuse qui frenche si bien).

Si, comme tu le dis, les Québécois sont individualistes, paresseux et sans-cœur, songe qu’il y a tant à faire. Il y a tant d’épaules à toucher, tant de poignées de main à offrir, tant de têtes à relever.
Il y a une fierté à reconquérir.

Si, comme tu le dis, il y a des imbéciles qui nous gouvernent, des Anglais qui nous exploitent, des idiots qui s’enrichissent à nos dépens, songe qu’il y a tant à faire. Il y a tant d’esprits à réveiller, tant de bonnes gens à enrôler.
Il y a une confiance à reconquérir.

Si, comme tu me le rappelles souvent, le Bafoueur a affirmé que nous étions des mangeurs de hot dogs et des porteurs de boites à lunch, songe à la terreur dans son regard alors qu’il gouvernait entouré de petits soldats armés de condescendance.
Il y a une mémoire à reconquérir.

Si, comme tu le dis, il y a des artistes qui ont peur d’élever la voix pour notre liberté, songe à celles de Leclerc, Duguay, Piché, Rivard, Séguin, Vigneault et les autres. Ne t’ont-elles pas fait brailler sur la montagne lorsque nous étions des milliers avec nos drapeaux du Québec et nos Bics allumés? Rappelle-toi «L’Alouette en colère» que tu chantais entre deux joints. Est-ce si loin tout ça pour toi?
Il y a une voix à reconquérir.
Tant de blessures à guérir.
Tant de gifles à oublier.
Tant de gestes à regretter.

Et tout ça se ferait sans toi? Allons donc, Francine!
Rappelle-toi, lorsque la pagaille sévissait à Port-au-Prince, tu avais dit à Jean-Eugène qu’au lieu de vociférer contre le gouvernement québécois qui ne faisait rien pour ton Haïti natale, il aurait dû se lever, retourner à Petit Goâve et se battre pour les siens. Tu avais exprimé la même chose à Michel à propos du Liban. As-tu oublié? Et tu voudrais, toi, continuer à laisser les fédéralistes agir à ta place dans ta propre patrie? Dans ton Québec où toute la fierté réside en ce petit coin de verdure à Port-au-Persil? Où ton rêve était de posséder un morceau de cette terre du Québec à Saint-Zénon ou à Saint-Irénée? Tu ne peux pas avoir oublié tout ça!

Alors, le jour où tu devras répondre à la question de la dernière chance, souviens-toi que tous les politiciens québécois en poste à Ottawa ont très peur de perdre leur raison d’être. Imagines-tu un premier ministre du Canada issu de la nouvelle république du Québec? Pas plus qu’un premier ministre français habiterait la Belgique! Je ne vois que cette raison pour que ces fils et ces filles de Martin, de Chrétien, Dion ou de Pettigrew… puissent encore se pendre à la mamelle du Canada comme des petits êtres chancelants qui ont oublié le mot «solidarité». Merde!
Je m’excuse de mon écart de langage. C’est mon cœur qui a parlé. Car c’est bien du cœur qu’il s’agit désormais!

Alors, le jour de la dernière chance, avant de te claquemurer dans l’isoloir de ta conscience, n’écoute pas Les Trois mousquetaires, ne t’arrête pas chez Wal-Mart où la madame n’est pas si contente qu’on le dit, ne fredonne surtout pas «La dame en bleu».

Songe au travail qui t’attend, qui nous attend tous! Songe à tous ces petits Québécois aux accents multicolores comme autant de smarties qui parleront notre langue.

Songe à ce nouveau pays à bâtir. Tu auras la meilleure raison de voter pour qu’ils se souviennent tous de leurs ancêtres qui ont viré de cap en l’an 1995.

Je te sens trop fière pour ne pas faire partie de l’histoire de ton pays.
Il y a un pays à reconquérir.

(Tiré de : Trente lettres pour un oui, éditions Alain Stanké 1995)


Ce texte est protégé par les droits d'auteur et n'engage que l'opinion de Francine Allard.
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